Répandre le calme en temps de crise

Un pète au casque (1997), l’activisme face au sida et le Sud-Ouest rural de la France

pour le Dutch Journal of Gender Studies -Volume 29, issue 3

écrit et traduit par Greg Rowe-Pasos


J’ai retrouvé la cassette vidéo des années 1990 sur le sol de mon garage en Californie. Bientôt j’allais vivre dans à la campagne dans le Sud-Ouest de la France, là où j’avais tourné le film. Assis dans ma maison à moitié vidée, je le visionnais en pleurant.

Novembre 2024. Donald Trump venait d’être élu président. Je n’étais pas prêt à retourner en France, mais je ne voulais pas vivre quatre années de plus sous sa cruauté publique érigée en style de gouvernance.


Quarante ans plus tôt, en 1984, j’avais poussé la grande porte en bois de l’American Cathedral à Paris. Un autreNew-Yorkais, bien plus chaleureux que Trump, m’avait accueilli d’une étreinte généreuse. À l’intérieur, des chaises disposées en cercle, comme les réunions des Alcooliques anonymes à la télé. J’ai senti mon cœur s’emballer en m’asseyant, comprenant peu à peu que cet homme venait de me serrer dans ses bras en sachant que j’étais séropositif.


Dans ce cercle, j’ai rencontré des gens que je n’aurais jamais croisés autrement. Un diplomate. Un mannequin. Un steward d’une grande compagnie aérienne. Un cadre d’entreprise. Un étudiant comme moi. Nous étions une vingtaine ; tous jeunes, gays, séropositifs et terrifiés à l’idée de le dire à quiconque. Irv, un psychologue juif hétérosexuel plus âgé, s’est penché en souriant, a parcouru le cercle du regard et, avec une attention profonde et sans fard, a dit : « Alors, qui veut se présenter et dire pourquoi il est là ? » Nous le savions tous, pourquoi. Nous avons partagé nos histoires. Je me suis senti devenir plus calme, moins seul, moins effrayé. Je suis revenu à ce cercle. Semaine après semaine. Ma famille secrète du VIH, réunie pour échanger des nouvelles et des larmes. Des brochures. Des symptômes. Des noms de médecins.

J’ai commencé à passer mes soirées avec mes nouveaux amis. Un ennemi commun et un secret partagé tissaient entre nous des liens incassables. Dans un bar, dans l’appartement de quelqu’un ou dans une chambre d’hôpital, nous appliquions lentement la technologie du cercle d’Irv — (1 — être là les uns pour les autres, 2 — écouter, 3 — se serrer dans les bras, 4 — balancer des blagues salaces pour tenir la déprime à distance). Ça nous gardait calmes pendant que nous nous regardions les uns les autres faiblir de plus en plus. J’ai avoué un jour que je me demandais parfois qui mourrait le prochain. Les autres ont hoché la tête. Certains sont tombés malades et morts en quelques semaines, d’autres ont mis des années. Deux d’entre nous ont survécu.


Il m’a fallu plusieurs années, mais j’ai décidé de quitter le monde des médias de luxe, où nous façonnions de grands rêves, pour entrer dans un métier centré sur la pratique de s’asseoir auprès de la douleur. Le déclic s’est produit un jour, dans un hélicoptère en route vers un déjeuner de presse dans un château bordelais. J’ai regardé autour de moi les autres journalistes lifestyle tandis que les vignobles ondulaient en dessous de nous. Une conversation animée s’est engagée à propos d’une sauce incroyable, goûtée la veille au soir. Mon esprit était avec mes amis allongés, malades, dans des hôpitaux parisiens, peut-être mourants. Était-ce vraiment ainsi que je voulais passer les dernières années de ma vie ?

Lors d’une séance photo près de Bordeaux, j’avais trouvé une vieille maison en ruine, demandant beaucoup de travaux. Dans le cadre de ma stratégie pour rester en vie, j’ai passé des années à vivre la moitié de ma semaine à Paris, l’autre moitié dans le Sud à rénover, mon énorme Macintosh sur l’épaule.


J’ai décidé de m’y installer à plein temps et j’ai trouvé un emploi à temps partiel au bureau régional de la ligne d’écoute nationale sur le sida — inventée par des militants à Paris. J’ai fondé ma propre association, un organisme qui propose les cercles d’Irv dans les hôpitaux, les ONG et les groupes LGBT. La Direction de la santé publique, si mal armée pour affronter le niveau d’angoisse qui balayait le pays, était avide de financer des programmes prometteurs. À l’époque, je n’étais pas vraiment sûr de ce que je faisais. Je n’étais pas psychologue. Je voyais cela plutôt comme un commerce d’import-export. J’importais quelque chose que j’avais appris d’un psychologue new-yorkais à Paris, et je le développais dans le Sud-Ouest. J’ai installé mon bureau dans la chapelle de la maison et j’ai embauché des gens. Ça a marché. Année après année, des hôpitaux, des ONG et des agences de santé locales, de Poitiers à Toulouse, faisaient appel à nous parce que nos programmes aidaient à garder patients et personnel plus calmes, mieux ancrés.


Avec le recul, faire « Un pète au casque » fut le point d’orgue de cette époque, une sorte d’hommage documentaire et fictif à quelque chose qui était sur le point de changer radicalement. C’était en 1997. J’étais séropositif depuis quinze ans, sans doute davantage. Nous ne savions pas encore que les nouveaux médicaments, qui semblaient sauver lentement mon système immunitaire, transformaient aussi la façon dont nous, humains, allions vivre avec le VIH. J’assistais à une réunion à la Direction de la santé publique à Bordeaux. Je cachais les lésions violacées sur ma peau sous des chemises à manches longues, et je gardais une paire de sous-vêtements de rechange dans ma sacoche, en cas d’accident.

Le thème était la Journée mondiale du sida. Les militants, les décideurs et les professionnels de santé habituels s’apprêtaient à entériner la énième édition d’un rituel annuel : dans l’auditorium du CHU, des médecins en blouse blanche se relayaient sur scène pour expliquer à des centaines d’adolescents des lycées locaux comment le VIH se transmettait, combien de temps il fallait pour tomber malade, et comment ne pas tomber malade. La version la plus courte : si tu baises sans capote, tu meurs. Il n’y avait aucune vraie discussion créative. Après tout, les médecins sont des experts. Un auditorium d’hôpital communique le sérieux. Il faut faire peur aux adolescents. Las de cette approche, j’avais une autre idée, plus vivante, moins stérile.


Deux ans plus tôt, en 1995, j’avais donné une série de conférences dans des établissements bordelais sur l’auteur et dramaturge queer Jean Genet. Déterminé à ne pas ennuyer les élèves avec une leçon d’histoire, je leur racontais le synopsis des pièces de Genet, puis je leur demandais d’imaginer comment ils les mettraient en scène. Le directeur des relations publiques du Théâtre national était fasciné. « Comment avez-vous fait ça ?! » m’a-t-il demandé dans la voiture, après. « Le pouvoir de créer des histoires », ai-je répondu en souriant. Au fil de mes années à siéger dans des cercles, j’avais entendu des histoires bouleversantes que je voulais faire entendre au monde. Je savais que je pouvais combiner le récit personnel avec l’information scientifique nécessaire. À ma grande surprise, la Direction de la santé publique a accepté de financer cette nouvelle stratégie : un film plutôt qu’une réunion. Mais je n’avais pas de plan. J’ai rédigé une demande de subvention assez vague pour me laisser de l’espace créatif pour respirer. La vidéo de haute qualité rendait les coûts de reproduction bien plus bas que le film. Mais des esprits étroits, des attitudes rurales, m’ont fait écarter l’idée d’interviewer de vraies personnes. Je soupesais des visages floutés et des voix numérisées, tueurs d’intimité, contre le sentiment de déloyauté que j’éprouvais à l’idée d’engager des acteurs. Je savais qu’ils ne rendraient pas physiquement la réalité de beaucoup de personnes atteintes du sida.


Un article que j’avais arraché de la rubrique théâtre du Financial Times n’arrêtait pas d’aiguillonner le scénariste en moi. Il est resté sur mon bureau pendant des mois. Le critique décrivait une pièce qui « rivalisait » avec tout ce qu’il avait jamais vu dans l’East End. Les autorités sanitaires avaient engagé une compagnie de théâtre pour produire une pièce. Le but : aider à comprendre pourquoi un homme schizophrène avait poignardé quelqu’un en plein jour sur le quai d’une station de métro londonienne.


Mais c’est « Talking Heads », une série de monologues pour la BBC du Yorkshiremen queer Alan Bennett, qui fut l’inspiration décisive. Il employait la langue locale, l’humour, l’aveu timide de soi et une profonde complexité humaine qui rendait attachant même le personnage le moins sympathique. Ses personnages du Yorkshire rural ressemblaient, dans leur structure, aux appels téléphoniques profondément intimes que je recevais à 3 heures du matin sur la ligne d’écoute sida du Sud-Ouest. Je me suis assis pour écrire le film en commençant par les « bibles » des personnages, une stratégie d’écriture où l’auteur écrit l’histoire de vie de chaque personnage. Mes professeurs de scénario à la Cinémathèque française auraient objecté que les personnages sont faits pour habiter une intrigue déjà déterminée. L’intrigue était simple. J’ai demandé à chaque personnage fictif de me raconter son expérience de l’épidémie de sida, alors que nous entrions dans ce que mon corps me disait être un moment charnière, et que l’histoire ne l’avait pas encore reconnu.


— D’abord vint Cathie, la fille de petite ville, modeste mais effrontée, formée comme aide-soignante, subjuguée par sa rencontre avec un homme gay farouche, sans honte de partager ses histoires avec elle. — Puis vint Betty, l’épouse d’un homme d’affaires parisien très occupé, une femme immigrée venue à la campagne pour mourir, puis pour redécouvrir la vie grâce à la trithérapie. — Par mes recherches, je savais que des hommes qui faisaient des emplois saisonniers dans les stations balnéaires locales, et qui ne s’identifiaient pas comme gays, présentaient des taux d’infection au VIH plus élevés. Alors j’en ai invité un. Il s’appelait Alex. La nature était la façon dont il voulait guérir. — Et enfin entra Bernard, un agriculteur du coin. Un observateur naïf. Le deuxième fils. Un homme qui aspirait à plus que ce qu’il avait reçu. Je voulais voir comment il réagirait à la beauté de rencontrer quelqu’un qui avait regardé la mort en face et, d’une manière ou d’une autre, n’était pas mort. Aucun d’eux n’était réel. Tous étaient inspirés par mes années passees dans les cercles de paroles, les appels à la ligne d’écoute, les visites à l’hôpital, et les histoires que des gens m’avaient confiées à porter.


Armand Eloi, comédien et metteur en scène, a accepté avec enthousiasme ma demande de diriger les acteurs. Jean Simard, professeur de cinéma à l’École des beaux-arts de Bordeaux, a accepté d’être derrière la caméra. Ils ont trouvé des acteurs et des techniciens. Notre budget était maigre, mais la plupart se disaient motivés de participer à quelque chose de profondément intime sur le sujet du sida. Un acteur m’a confié : « C’est si rare de jouer un texte écrit par quelqu’un qui est encore en vie. »


Le tournage a duré trois jours dans la vieille maison que j’avais restaurée et qui avait désormais été vendue. L’année précédant le film, mon médecin m’avait dit de prendre l’avion pour les États-Unis et d’annoncer à ma famille qu’il me restait moins d’un an à vivre. À mon retour, j’ai découvert que mon compagnon avait vendu l’endroit où je comptais mourir. Le nouveau propriétaire a accepté de laisser une équipe d’une douzaine de personnes utiliser les lieux pour le tournage. Le premier jour, j’ai franchi le portail en voiture, impatient de voir les premières prises, puis je me suis figé. Les costumes, les voix, le maquillage — tout sonnait faux. Avant d’ouvrir la bouche pour tout diriger, je me suis arrêté, j’ai pris une respiration, et je me suis posé la question dont j’avais besoin : « Est-ce mon projet ou le nôtre ? » La réponse est venue immédiatement. Je suis retourné à ma voiture, et suis revenu pour dîner avec l’équipe, 8 heures plus tard.


Le soir où nous avons présenté le film fini au public, au CAPC — le Centre d’arts plastiques et contemporains de Bordeaux —, je me suis tenu au pupitre, j’ai remercié tout le monde, puis je suis parti une fois l’auditorium plongé dans le noir. Couvert de sueur, l’estomac tremblant, une voix sourde m’a chuchoté à l’oreille : « Tu te prends pour qui!? »


L’année suivante, j’ai présenté notre travail à la Conférence internationale sur le sida à Genève ; en 1999, j’ai fermé la fondation et entamé une nouvelle vie à San Francisco.

Depuis mon retour en France en 2024, j’ai montré Un pète au casque à plusieurs groupes. Presque à chaque fois, le même échange se produit :

— Greg, comment as-tu fait pour que les gens soient aussi sincères face à la caméra ?

— Tu te souviens que je t’ai dit que ce sont des acteurs ?

— Ah oui. Quel bon jeu d’acteur.

Ils ne disent jamais : « Quelle bonne écriture. » Eloi, le metteur en scène m’a dit un jour : « Le compliment ultime, c’est quand l’écriture disparaît. »


Cette disparition est aujourd'hui au cœur de mon travail. La propagande et le soin sont tous deux un tour de passe-passe qui opère de la même manière — le corps croit, même si l'esprit a vérifié la source. Pendant ces années, j'ai appris à faire disparaître l'anxiété d'une pièce, pour que les gens puissent penser plus clairement. J'étudie aujourd'hui le même mécanisme dans le langage et l'IA : ce qui se passe lorsqu'un échange est conçu pour nous aider à penser plutôt qu'à nous maintenir dans la peur. Le virus d'aujourd'hui est différent — porté par les clics, les algorithmes, la rage et la solitude — mais le travail est celui que j'ai toujours fait. La République finance les cercles, les lignes d'écoute, les films et le soin pour accomplir le travail émotionnel qu'elle ne peut faire seule. Ensemble, nous répandons le calme. Le calme devient infrastructure civique.